Débat : L’école doit-elle appliquer un code vestimentaire?

Dans le cadre de la section « débats » du journal, l’équipe de l’Ordre de la plume a demandé à une élève ainsi qu’à un enseignant d’échanger à propos de sujets qui touchent la vie scolaire.


Pour cette édition, Mme Naïma Gabriel et M. Jean ont accepté de se prêter au jeu et de répondre à la question suivante : « L’école doit-elle appliquer un code vestimentaire? »





Le corps est-il un objet? par Naïma Gabriel

Le corps de la femme est constamment sexualisé et ce, dès son plus jeune âge. En effet, on se fait bombarder de publicités utilisant le corps de la femme pour vendre un produit et on nous inculque très tôt que notre corps demeure une chose à cacher, car il attire le regard malveillant des hommes. Même l’école ne reste pas à l’abri de cette tendance malsaine. En effet, au primaire comme au secondaire, les codes de vie sont remplis de règlements visant à contrôler l’habillement des filles dans le but supposé de créer un environnement plus propice à l'apprentissage. Pour moi, ils sont un des signes de l’hypersexualisation omniprésente dans les écoles du Québec.


D’abord, un des enjeux majeurs avec les codes de vie est que ceux-ci sont basés sur des conventions sociales extrêmement subjectives. En effet, il n’est pas rare pour des codes de vie de contenir des énoncés tels que : « Aucune excentricité n’est permise », extrait tiré du code de vie de Louis-Riel ou encore « Aucun vêtement négligé, sexy ou transparent ne sera accepté (y compris les jeans ou pantalons) », extrait tiré du code de vie de Marguerite-De Lajemmerais, et « La longueur des jupes et des shorts doit être convenable et pas trop courte » , extrait tiré du code de vie de Guillaume-Couture. Toutes ces règles peuvent être interprétées différemment. Qu’est-ce qu’une excentricité? Qu’est-ce qu’un vêtement sexy? Qu’est-ce qu’une jupe trop courte? Ce que je considère comme étant convenable pourrait donc être considéré comme trop sexy par la direction. C’est pour cela que les codes vestimentaires des écoles sont fondamentalement imparfaits : les décisions reposent souvent sur le jugement de la direction, direction qui, comme n’importe qui, est biaisée. Je trouve cela plutôt inquiétant qu’un directeur puisse me retourner à la maison prétendant que ma jupe est trop courte alors qu’un autre membre du personnel n’y verrait aucun problème. Certes, les codes de vie peuvent assurer une certaine utilité, mais de grâce, écrivez-les de manière à ce qu’il y ait des balises claires. Par exemple, la jupe ne peut être portée au-dessus du genou. L’idéal, évidemment, serait l’abolition totale des codes de vie étant donné qu’ils discriminent inévitablement les filles plus que les garçons.


De même, un autre défaut des codes de vie est que ces derniers peuvent amener de lourdes conséquences sur la confiance et l’image corporelle des jeunes filles. Dès l’âge de 5 ans, âge d’entrée en maternelle, les jeunes filles assimilent le fait que leur corps est sujet à controverse et que leur habillement peut mener à des punitions. Ces dernières mènent souvent à l’humiliation des jeunes filles. De telles humiliations mènent ensuite à des problèmes de confiance en soi qui peuvent perdurer dans le temps. Une autre répercussion réelle des codes de vie, une qui me touche, demeure le changement du regard qu’on porte sur notre corps. À force de me faire dire que ma jupe est trop courte, que mon habillement est trop provocateur et une myriade d’autres commentaires inapproriés, je me suis mise à regarder mon corps différemment. Moi qui n'avais jamais vu mon corps comme étant sexuel ou provocateur, je me suis récemment demandé si la direction et les enseignants n’avaient pas raison en fin de compte. Et si c’était moi le problème? Peut-être devrais-je me voir comme eux ils me voient : un corps qui dérange? Eh non! Ils n’ont pas raison. Mon corps c’est le mien et à la base, il n’a rien de provocateur ou d'inapproprié. En fait, c’est le regard des autres qui, à la longue, dégrade l’image que les filles et les adolescentes dégagent d’elles-mêmes. Donc, les codes vestimentaires en apparence inoffensifs le sont vraiment moins lorsqu’on les examine de plus près.


En bref, je crois qu’il est nécessaire pour TOUTES les écoles du Québec, primaires et secondaires, privées et publiques, de revoir leur code vestimentaire afin de s'assurer que celui-ci ne porte aucun préjudice aux filles et surtout pour s’assurer qu’il ne les sexualise pas inutilement. Les voix féminines s’élèvent. Respectons leurs droits!


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La démocratie, les jeunes et les normes par M. Jean

D’entrée de jeu, il faut reconnaître que l’école reproduit généralement les mêmes manières de faire que dans son milieu. Elle reproduit ses meilleurs côtés, mais également des dynamiques qui sont problématiques. Le sexisme et la sexualisation des jeunes femmes en font partie tout comme la contestation qui prend ses forces dans la volonté de voir disparaître les injustices.


La position des différents acteurs de l’école, tels que la direction, l’enseignement, les parents, le personnel scolaire et les élèves, demeure complexe puisque la mission de l’école présente certaines valeurs qui sont parfois en opposition :


« L’école québécoise a le mandat de préparer l’élève à contribuer à l’essor d’une société voulue démocratique et équitable. [...] Mais elle se voit également confier le mandat de concourir à l’insertion harmonieuse des jeunes dans la société en leur permettant de s'approprier et d’approfondir les savoirs et les valeurs qui la fondent et en les formant pour qu’ils soient en mesure de participer de façon constructive à son évolution. » [1]

On comprend que d’une part, la mission de l’école recherche à la fois l’harmonie tout en souhaitant une évolution. Malheureusement, il reste difficile de mettre en place certains changements importants sans que surviennent certains conflits. Si on regarde les différents codes de vie, il est facile d’y remarquer des règles qui sont vagues, dont l’interprétation n’est pas claire, qui semblent plus traditionnelles et qui causent un impact grave sur les jeunes filles qui sont visées par ces codes plus que les garçons en général. Toutefois, malgré les impacts négatifs de certains articles, les codes vestimentaires permettent également un climat propice à l’apprentissage. Dans plusieurs écoles, particulièrement celles qui ne possèdent pas d’uniforme, plusieurs articles vestimentaires limitant les vêtements qui font la promotion d’organismes violents, racistes ou sexistes figurent dans ces règlements. Ainsi, une absence de code de vie laisserait le champ libre à beaucoup de vêtements qui demeurent inappropriés pour apprendre : maillots de bain, robes de chambre, « cosplay » ou costumade et beaucoup d’autres. On peut voir la flexibilité des codes vestimentaires comme une réponse à l’originalité, l’habileté et à l'excentricité des élèves en général. Cela ne veut toutefois pas dire qu’ils ne méritent pas d’être revus ou que cette flexibilité ne peut pas être utilisée de manière abusive pour viser les filles en général. Pour cette raison, il est important de les garder à jour.


De même, les codes de vie ont évolué lentement au fil des années mais non pas sans problèmes. Ainsi, il n’y a pas si longtemps, plusieurs codes règlementaient les coupes de cheveux permises, la couleur des cheveux et interdisaient les perçages ou le port du pantalon pour les filles par exemple. Ces règles demeurent plutôt rares aujourd’hui, car elles ont été remises en question à plus d’une reprise. À titre d’exemple, en 1998, une élève de l’école Marguerite-De Lajemmerais était suspendue de son école pour avoir teint ses cheveux en bleu et ses camarades avaient contesté cette décision.[2] Plus près de notre époque, en 2018 et 2020, plusieurs élèves du Québec ont mené des campagnes de protestation dans le but de voir évoluer des éléments de codes vestimentaires jugés sexistes.[3] Malgré ces changements, on peut voir ces protestations comme un signe que les mécanismes permettant les changements font souvent défaut. Bien que l’on dise que les élèves ont leur voix au chapitre et qu’ils sont écoutés, force est de constater que les élèves sont souvent peu représentés et leur opinion parfois peu valorisée dans les lieux où se prennent les décisions.[4]


Bref, une piste de solution pour « faire évoluer la société et préparer les élèves à participer à la démocratie » doit se faire par une plus grande écoute et inclusion des jeunes sur les enjeux qui les touchent. Par le fait même, il est aussi important d’avoir un cadre concernant la tenue vestimentaire que de le faire évoluer. C’est à vous, chers élèves, de prendre votre place et à nous, les acteurs du milieu scolaire, de créer et valoriser les espaces permettant aux jeunes d’être mieux entendus et inclus dans les décisions qui vous concernent!

[1]MEQ, Programme de formation de l’école québécoise, 2006. http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/education/jeunes/pfeq/PFEQ_presentation-primaire.pdf [2] https://www.lorientlejour.com/article/268278/Renvoyee_pour_ses_cheveux_bleus.html [3] https://www.ledevoir.com/societe/587954/code-vestimentaire-des-filles-jugent-les-directions-d-ecole-bien-culottees [4] https://www.cdpdj.qc.ca/storage/app/media/publications/codes_vestimentaires.pdf

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